Quand le journal 24H enfume ses lecteurs

Jeudi 10 mai, trois bombes fumigènes sont lâchées dans le métro montréalais, paralysant le réseau pendant deux petites heures. Une aubaine pour le quotidien gratuit 24H, qui imprime le lendemain un numéro spécial sur les « attentats aux bombes fumigènes ». Et désigne un coupable évident : les étudiants québécois en grève depuis trois mois.

Rappelons d’abord le contexte actuel au Québec. Depuis un peu plus de trois mois, les étudiants protestent contre la décision du gouvernement libéral de Jean Charest d’augmenter les frais de scolarité de 1625 dollars sur cinq ans. Soit une hausse de 75 %[1], portant la facture étudiante d’environ 2150 dollars aujourd’hui à 3775 en 2017. Mais la pilule est dure à avaler pour des étudiants déjà endettés pour une grande partie d’entre eux.

Depuis le 13 février donc, environ 200 000 étudiants sont en grève générale illimitée contre cette hausse. L’intensité, la durée et l’importance qu’elle prend dans le débat public aujourd’hui donnent à cette mobilisation un caractère historique, jamais vu au Québec.

Les « attentats »

Dans l’ensemble et comme on pouvait s’y attendre, les médias se montrent méprisants envers les grévistes, notamment par leurs éditorialistes politiques clairement conservateurs.

Mais c’est bien le journal gratuit 24H qui atteint des sommets avec son numéro du vendredi 11 mai. La veille, trois engins fumigènes sont lancés dans le métro, paralysant le réseau pendant deux heures. Aucun mort, aucun blessé. Mais un beau numéro spécial : la Une titrée « Le Métro paralysé – Quatre suspects photographiés », ceinte d’un beau cadre rouge et d’un bandeau « Édition spéciale 10 pages – Attentats aux bombes fumigènes ». Vous avez dit disproportionné ? Attendez de découvrir les pages intérieures !

Dès la première page, le sensationnel est là. L’article est titré « Les passagers en otage », et l’on "Les passagers pris en otage"nous dit dans l’accroche que « Montréal avait les allures d’une ville assiégée ». Les termes employés dans le corps de l’article usent de la rhétorique familière aux – véritables – attentats (« chaos », « bombe »), le journaliste nous fait un récit chronologique (« La première bombe a été lancée dans la station Lionel-Groulx à 7 h 50 »). Dans la colonne de gauche, évidemment, des témoignages d’usagers en colère : « Je ne suis pas content du tout », « Je suis désappointée », etc…

Vient ensuite un article fort intéressant sur le modèle de bombe fumigène utilisé, « Populaires chez les amateurs de paintball », puis un autre sur les suspects, avec diffusion des premières photos. Le journaliste insiste d’ailleurs pour nous expliquer que « les enquêteurs ont pu obtenir leurs photos grâce à la vigilance et la perspicacité de citoyens qui ont été témoins des événements ».

Certains médias, notamment les gratuits, ont pour habitude de faire du sensationnel avec un fait divers banal. Ce qui retiendra ici notre attention, et c’est pourquoi nous avons relaté le contexte en préambule, est le culot avec lequel 24H fait porter la responsabilité de ces « attentats » au mouvement étudiant, sans la moindre preuve.

Un coupable tout trouvé

Les commerçants exaspérés par la grève étudiante. L'article est compris dans le cahier spécial 10 pages sur les "attentats" aux bombes fumigènes.Il faut s’y reprendre à deux fois pour constater, surpris, que les articles des pages 7 et 8 sont bien inclus dans le cahier spécial 10 pages sur les « Attentats aux bombes fumigènes ». En effet, l’article de la page 7 est titré « Exaspérés » et relate la perte de chiffe d’affaires des commerçants du centre-ville depuis le début de la grève étudiante. Le papier débute ainsi : « Même s’ils comprennent le combat que livrent actuellement les étudiants, des commerçants du centre-ville commencent à désespérer face aux manifestations qui se multiplient et qui ont un impact négatif sur leur chiffre d’affaires. »

L’article de la page 8 évoque quant à lui les déclarations du maire de la ville de Montréal, Gérald Tremblay : « Le maire de la Ville de Montréal, Gérald Tremblay, a lancé un « appel à la responsabilité collective et individuelle » pour mettre un terme au conflit étudiant qui perturbe la ville depuis plusieurs semaines, à la suite de la paralysie générale du métro. »

Les déclarations de Gérald Tremblay, qui lui aussi associe "attentats" et grève étudiante.

Quel rapport avec les « attentats » du métro ? Aucun, si ce n’est la volonté d’un journal de porter accusation implicitement. Soyons clair, sans doute ces incidents émanent-ils, directement ou indirectement, du mouvement étudiant. Toutefois, les grévistes n’ont rien revendiqué. Si 24H en sait plus, pourquoi ne l’énonce-t-il pas clairement ? Parce que le quotidien gratuit n’en sait rien non plus. Il porte juste une accusation sans fondement, et sans l’assumer clairement.

Journalisme sensationnel et nauséabond

Avec cette couverture médiatique, le quotidien gratuit fait coup double : un journalisme sensationnel d’une part, qualifiant d’attentats un banal incident[2], et un journalisme nauséabond d’autre part, stigmatisant tout un pan de la société en choisissant un bouc émissaire évident : les étudiants en grève. Plus encore, avec ses méthodes, 24H participe au mécanisme de discréditation du mouvement étudiant lancé par le gouvernement lui-même. Vive le journalisme indépendant.

Le journal 24H, avec ce numéro du 11 mai, oublie donc de poser la bonne question. Qu’est-ce qui nous aveugle le plus : trois engins fumigènes dans le métro ou la lecture quotidienne du journal 24H, justement distribué dans toutes les stations du réseau montréalais ?


[1] Il s’agira finalement d’une hausse de 82 % étalée sur 7 ans, selon l’annonce de « compromis » faite par le gouvernement vendredi 27 avril. Un « compromis » rejeté par les associations étudiantes.

[2] Ironie du sort, on peut trouver dans les pages « Monde », en page 25 plus exactement, un sujet sur la Syrie concernant un « Double attentat meurtrier à Damas », dont la gravité contraste légèrement avec les « attentats » du métro de Montréal…

Publicités

2 réflexions au sujet de « Quand le journal 24H enfume ses lecteurs »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s