Hunter S. Thompson : derrière le freak gonzo, le journaliste

Le 21 juin, les éditions Tristram ont fait paraître Nouveaux commentaires sur la mort du rêve américain, troisième volume des Gonzo Papers d’Hunter S. Thompson, inédits en français. L’occasion de réhabiliter, au-delà de l’image culte du docteur gonzo, le journaliste qui fit frémir les années 60.

De nombreuses formules sont utilisées pour qualifier Hunter S. Thompson : écrivain de génie, freak incontrolable, inventeur génial du style gonzo, chroniqueur visionnaire de l’Amérique contemporaine, et même roi de la défonce… Mais rarement emploie-t-on le terme « journaliste ». Et pourtant, Thompson fut sans doute le journaliste américain le plus remarquable des années 60 et 70.

Certes, l’auteur de Las Vegas Parano détestait ses confrères et n’avait que peu d’estime pour eux. Au point d’écrire : « J’ai passé la moitié de ma vie à tenter de sortir du journalisme, mais j’y suis toujours embourbé – un métier peu reluisant, une habitude pire que l’héroïne, un monde étrange et miteux d’inadaptés, de pochards et de ratés. Une photo de groupe des dix journalistes les plus connus d’Amérique serait un monument à la laideur humaine. Ce n’est pas un métier qui attire beaucoup de gens à la coule : pas d’admirateurs de Calvin Klein ou de membres de la jet-set internationale. Le soleil se couchera dans un ciel enflammé à l’est de Casablanca avant qu’un journaliste paraisse en couverture de People. »

Sans doute cette détestation provenait-elle d’un certain idéalisme déçu de Thompson pour le métier. Ainsi, par refus de toute compromission, il se placera durant sa vie entière en marge du journalisme, dénonçant les travers d’une profession qu’il ne reconnaît plus. Des travers qu’il dénoncerait encore aujourd’hui : connivence, manque de créativité, sensationnalisme, etc… Contre lesquels le maître gonzo propose trois principes : honnêteté, temps long et transparence.

Un journalisme de l’honnêteté

Par son approche ultrasubjective, Thompson s’inscrit dans le courant du New Journalism. Inventé par Tom Wolfe, auteur d’Acid Test, le nouveau journalisme se caractérise par une démarche subjective assumée et par des reportages écrits comme des fictions. Sans renier la vérité des faits, qu’il érige même en principe sacré, il se construit en opposition au mythe de l’objectivité, pilier du journalisme traditionnel américain (et sa célèbre formule « Facts ! Facts ! Facts ! »).

Le New Journalism, véritable enfant terrible du journalisme américain, a accueilli en son sein des auteurs remarquables, tels que Truman Capote pour De sang-froid ou Norman Mailer avec Les armées de la nuit.

Concernant Hunter S. Thompson, c’est la mise en scène de son propre personnage au cœur de ses reportages qui lui permet de faire part au lecteur des biais de son discours. Il revendique donc sa subjectivité comme autant d’honnêteté, rejetant par la même le principe d’objectivité qu’il juge illusoire.

Un journalisme du temps long 

En 1965, après toute une série de reportages en Amérique latine pour le compte du National Observer, Thompson se voit proposer par le journal The Nation d’écrire sur les Hell’s Angels, fameux gang de motards hors-la-loi. Il s’acquitte de la tâche avec brio, si bien qu’il reçoit des propositions pour en faire un livre. Plus qu’observateur, il devient participant, s’achète une moto et passe une année avec le gang. Sa relation avec ses nouveaux amis se terminera d’ailleurs par un passage à tabac.

Dans son style remarquable et carrément jouissif, Thompson fait des Hell’s Angels une description détaillée, presque sociologique, ethnographique en tout cas. Il en profite pour dénoncer, malgré son jeune âge, certaines limites du journalisme conventionnel. Il écrira, avec un sens de la formule bien à lui : « La différence entre les Hell’s Angels dans les journaux et dans la réalité suffit pour qu’on se demande à quoi sert l’encre d’imprimerie. »

Un journalisme de la transparence

Plus tard, dans les années 70, Hunter effectue une incursion exceptionnelle dans le journalisme politique, en couvrant la campagne présidentielle de 1972 qui opposa Nixon à McGovern. Il en découlera le livre Fear and Loathing on the Campaign Trail’ 72.

Dans cet univers aux règles bien définies, le bon vieux Doc détonne. Dans le style foutraque qu’on lui connaît, il nous fait vivre de l’intérieur l’ascension inattendue de George McGovern lors de la primaire démocrate, taille Nixon en biseaux et le compare à Hitler.

Plus fort, Thompson ne se contente pas de retranscrire les déclarations des candidats en conférence de presse mais élargit le champ du reportage classique. Il raconte comment travaillent les journalistes et comment fonctionne la communication politique, avec tout ce qu’elle comporte de conseillers obscurs. En bref, il emmène le lecteur dans les coulisses. Relire ces articles pourrait même constituer un véritable cours d’introduction à la science politique, tant il décrit minutieusement les mécanismes à l’œuvre lors d’une élection.

Évidemment, il dénote. Son style, ses délires, sa consommation abusive de drogues et de Wild Turkey contrastent avec l’allure sobre des autres journalistes et achèvent d’ancrer le « personnage » Thompson dans son mythe.

Mais c’est surtout par son approche journalistique qu’il tranche. Sans concession aucune et avec un souci de transparence rare, il dresse un portrait au vitriol du journalisme conventionnel, rompu aux connivences, aux pattes graissées et aux petits pactes entre amis.

Il expliquera par exemple au magazine Newsweek que les journalistes « écrivent ce que dit un candidat alors qu’ils savent parfaitement qu’il ment. Dans le bus de la presse, la moitié des conversations tournent autour de savoir qui a menti à qui aujourd’hui, mais personne n’imprime jamais que ce sont de fichus menteurs. »

 

Il est donc léger de qualifier Hunter S. Thompson de roi de la défonce. Cette réduction revient à l’enfermer dans son personnage culte de Raoul Duke, celui de Las Vegas Parano. Il a pourtant tracé des pistes de réflexion passionnantes sur la pratique du journalisme. Des pistes malheureusement peu empruntées de nos jours. Sans doute sont-elles trop dangereuses. Car, pour laisser la parole au maître, « le vrai reportage gonzo exige le talent d’un maître journaliste, l’œil d’un photographe artiste et les couilles en bronze d’un acteur ». Tout un programme.

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